Jodorowsky
Alexandro Jodorowsky est né le 7 février 1929 à Irique, petit bourg du nord du Chili, où ses parents, un couple de Juifs russes fuyant les pogroms, sont venus s'installer
En 1953 Jodorowsky quitte le Chili, qu’avec son théâtre de marionnettes, il a auparavant parcouru en tous sens, contre l'avis de son père qui l'aurait préféré médecin. Destination Paris, où il commence par forcer la porte du Mime Marceau. Il lui écrit quelques-unes de ses plus célèbres pantomimes. Cinq ans plus tard, il abandonne pourtant la troupe, devient peintre en bâtiment, fréquente les surréalistes et fait la connaissance de Maurice Chevalier, qui l'engage pour dépoussiérer son spectacle
En 1962 Avec Roland Topor et Fernando Arrabal, il créé le groupe Panique, pied de nez insolent et rigolard à l'intransigeance du mouvement surréaliste. L'histoire en retiendra quelques happening inénarrables, où se côtoient humour, performances sportives et pornographie
En 1965 Jodorowsky s'embarque pour le Mexique, dans les bagages du Mime Marceau, qui lui a demandé de rempiler pour une tournée sud-américaine. Il y reste huit ans. Le temps de créer le Théâtre d'avant-garde de Mexico, d'adapter au cinéma une pièce de Fernando Arrabal, Fando et Lys, puis de tourner ses deux films les plus célèbres, El Topo et La Montagne Sacrée. C'est également au Mexique que Jodorowsky touche pour la première fois à la bande dessinée. Pour le dessinateur Manuel Moro, il imagine le personnage d'Anibal 5, et lui-même illustre pendant cinq ans ses Fabulas panicas (fables paniques) pour un hebdomadaire de Mexico.
En 1973 c'est le retour en france et la mise en chantier de son adaptation de "Dune", film sur lequel il travaillera jusqu'en 1979 mais qui ne verra jamais le jour.
En 1980 Jodorowsky et Moebius se lancent dans les Aventure de John Difool. Avec elles, Jodorowsky fait une entrée fracassante dans le monde de la bande dessinée européenne, dont il devient l'un des scénaristes les plus originaux - et les plus prolifiques : il imagine des histoires pour Arno (Alef-Thau), Georges Bess (Le Lama Blanc, le remake d'Anibal 5 et Juan Solo), Zoran Janjetov (John Difool avant l'Incal), Boucq (Face de lune), Silvio Cadelo (La Saga d'Alandor), Juan Gimenez (La Caste des Méta-Barons), Jean-Claude Gal (La Passion de Diosamante), Durandur, Jean-Jacques Chaubin, Kent Hutchinson, Victor de la Fuente et, toujours, Moebius (Griffes d'ange, Le Coeur Couronné)
En 1996 Jodorowsky reçoit à Angoulême l'Alph'art du meilleur scénario pour le premier volume de sa nouvelle série avec Georges Bess, Juan Solo. Il arrache ainsi la reconnaissance d'un milieu qu'ont longtemps déconcerté sa débauche d'énergie tous azimuts et une tenace odeur de soufre mystique. Outre ses activités de cinéaste (il a sept films à son actif, le dernier, Santa Sangre, tourné en 1992), Jodorowsky est un spécialiste incontesté du Tarot de Marseille, un maître de conférence anachronique qui chaque semaine, devant une assistance fidèle, extirpe de l'Almanach Vermot quelques leçons philosophiques, l'inventeur du concept de psycho-magie et un écrivain de plus en plus assidu, dont le dernier roman, L'Arbre du Dieu Pendu, a été traduit en français en 1996. On sait que cet ancien agitateur culturel, d’origine juive russe et grandi au Chili avant d’adopter l’Europe via le Mexique, s'est depuis longtemps mué en sage, qui aide les gens à trouver leur chemin dans le chaos spirituel moderne, grâce en particulier au jeu du Tarot. Voilà trente cinq ans qu’il reçoit chaque semaine, le mercredi, des gens venus de toute l’Europe, dans un bistrot transformé en “cabaret mystique” où, de façon rigoureusement gratuite, il tire les cartes à vingt-deux personnes, tandis que tout autour, une foule de plusieurs dizaines de quêteurs-de-sens se presse, pour entendre ce que dit l’artiste... parfois à voix basse quand, ayant (très compassionnellement) interpelé et écouté son “patient”, puis attentivement étudié son “arbre” (généalogique), il lui prescrit l’acte “psychomagique” destiné à ritualiser sa guérison.
La Voie du Tarot
Alexandro Jodorowsky et Marianne Costa
J'attendais ce livre depuis des années. Le voici enfin !
C'est à l'âge de vingt ans, au milieu du siècle dernier, qu’Alexandro Jodorowsky a découvert les Tarots, cet ancien jeu de cartes divinatoires, dont l'origine remonte au Moyen Âge. Fasciné par ces images, il les a étudiées et utilisées avec passion sa vie durant. Le Tarot est un miroir de nous-mêmes. Un miroir à la fois abrupt et subtil : les messages que ses cartes nous livrent, lorsque nous les “tirons”, ne concernent pas tant l'avenir que notre état présent… avec toutes les potentialités que celui-ci contient. Par un jeu de résonance et de coïncidence troublant - dont sages et savants n’en finissent pas d’explorer les lois, regroupées sous le terme de “synchronicité” -, les aspects les plus souterrains de notre psyché (que notre conscience ignore souvent elle-même) se révèlent au grand jour à travers ces symboles. Ainsi, les cartes tirées nous indiquent-elles de manière précise où nous en sommes et comment nous pourrions agir, face aux diverses situations qui nous préoccupent. En cela le Tarot est un formidable outil de connaissance de soi et l'on comprend qu'il ait tant fasciné cet artiste hors pair, dont il a nourri la quête initiatique de bout en bout.
Alexandro Jodorowsky a attendu ses 75 ans, pour nous livrer tout ce qu'il sait (et il sait beaucoup) sur ce jeu de cartes : comment le consulter et comment interpréter ses messages. C'est donc là simultanément un livre de fond et un manuel pratique, qui s'organise en cinq parties : la première a pour but de familiariser le lecteur avec la structure globale du Tarot, ses fondements numérologiques et symboliques. La deuxième examine un par un les arcanes dits "majeurs". La troisième s'intéresse aux arcanes dits "mineurs". La quatrième partie est un premier pas dans la lecture dynamique du Tarot. Enfin, la cinquième partie montre ce que le Tarot nous enseigne aujourd'hui. Présentant cet art sublime sous tous ses angles, avec l’assistance de la très vive Marianne Costa, Alexandro Jodorowsky nous propose ici un ouvrage qui peut à la fois servir d'appui aux débutants et d'outil de réflexion à ceux qui s'y intéressent depuis des années, tout en laissant à chaque lectrice ou lecteur le plaisir d'un voyage guidé passionnant.
En 1998 les Technopères avec Zoran Janjetov aux dessins et Fred Beltran aux couleurs
En 1999 Angoulême consacre à Jodorowsky un étage de son théâtre, où l'oeuvre d'une vie est résumée en une dizaine de scènes, couvrant aussi bien son travail de cinéaste que de scénariste de bande dessinée, de romancier que de poète mystique. Le président du festival est François Boucq, avec qui Jodorowsky vient de sortir un recueil de contes illustrés, Le Trésor de l'Ombre.
La tricherie sacrée
Conversation avec Alessandro Jodorowski à propos de Carlos Castaneda.
Cinéaste éveilleur (El Topo, La Montagne sacrée, sans parler de Dune, projet certes avorté, mais qu'il a réussi à rendre légendaire), écrivain, homme de théâtre, membre du groupe Panique à côté d'Arrabal, maître ès tarots, scénariste de B.D. (Le Lama blanc... ), Alessandro Jodorowski est un personnage d'une dimension extraordinaire dont la vie ressemble à un conte fantastico-initiatique. Rien d'étonnant à ce que Castaneda, l'homme invisible de "L'Herbe du Diable", soit un beau soir venu à lui.
La transcription ne permet malheureusement pas de rendre l'accent chantant de "Jodo". Le monstre de créativité est plutôt volubile, mais il sait aussi écouter.
"L'herbe du diable et la petite fumée", le best-seller de Carlos Castaneda.
Nouvelles Clés : Castaneda est un personnage insaisissable que peu de gens peuvent se vanter avoir vu. En quelles circonstances l'avez-vous rencontré ?
Alessandro Jodorowski : A cette époque, dans les années 70, j'étais très connu de certains milieux grâce à mon film "El Topo" qui était pour beaucoup une sorte de référence en matière de cinéma initiatique. Castaneda avait vu deux fois "El Topo", et il l'avait vraiment aimé. Je me trouvais donc au Mexique dans un restaurant où l'on mange de gros biftecks et où l'on boit du bon vin. J'étais accompagné d'une actrice mexicaine qui a reconnu dans la salle une de ses amies attablée avec un monsieur. Castaneda - car c'était lui- apprenant qui j'étais a envoyé son amie â notre table. Celle-ci m'a demandé si je voulais rencontrer Castaneda. "Bien sûr, ai je répondu, je l'admire beaucoup !" Elle a proposé qu'il vienne s'asseoir avec moi, mais j'ai tenu à me lever et à aller moi-même à sa table.
N.C. : Voilà un hasard romanesque...
A.J. : La vie est romanesque ! J'ai proposé à Castaneda d'aller le voir, mais il a voulu venir à mon hôtel. Nous étions comme deux Chinois rivalisant de politesses. Il ne cessait de s'abaisser pour m'élever, et je faisais bien entendu de même...
N.C. : Vous n'avez pas douté d'être vraiment en présence de Castaneda ?
A.J. : Non pas un instant. Plus tard, aux États-Unis, est sorti un livre dans lequel figure un portrait de lui, un dessin. Ce portrait est bien celui de l'homme que j'ai rencontré.
N.C. : Quelle fut votre première impression ?
A.J. : Au Mexique, il est très facile de déterminer à quelle classe sociale un homme appartient au seul vu de son physique. Castaneda a un physique de garçon de restaurant.
N.C. : ? !
A.J. : Oui, il ressemble à un homme du peuple, pas gros mais massif, les cheveux frisottés, le nez un peu aplati, on dirait un Mexicain issu des classes populaires. Par contre, dès qu'il parle, il se transforme en Prince, on sent une grande culture derrière chacun de ses mots.
N.C. : Donne-t-il une impression de sagesse ?
A.J. : Pas de sagesse, mais de sympathie. On s'est de suite sentis amis. Il était simplement vêtu et se tapait un gros steak arrosé de Beaujolais... Il ne ressemblait pas à don Juan, mais au Castaneda qui s'exprime dans les livres. Je retrouvais son ton, sa voix, pour ainsi dire...
N.C. : D'après vous, ses livres racontent-ils des faits réels, ou s'agit-il d'une fiction ?
A.J. : Il m'est difficile de me prononcer. Mon impression est qu'il se fonde sur une expérience réelle, à partir de laquelle il extrapole ; il introduit des concepts puisés dans la littérature initiatique universelle. Dans ses livres, on retrouve le zen, les Upanishads, les tarots, le travail sur les rêves... Une chose est sûre : il parcourt réellement le Mexique pour faire des recherches.
N.C. : Croyez-vous à l'existence de don Juan ?
A.J. : Non, je crois que ce personnage est une invention géniale de Castaneda, qui a effectivement rencontré plusieurs sorciers yaquis.
N.C. : Comment s'est déroulée votre conversation ultérieure dans la chambre d'hôtel ?
A.J. : Il a d'abord appelé pour me prévenir qu'il arriverait avec cinq minutes d'avance ! J'ai été touché de ce geste, si délicat. Puis il est arrivé, et je lui ai dit : "Je ne sais pas si tu es un fou, un génie, un escroc, ou si tu dis la vérité." Il m'a affirmé qu'il ne disait que la vérité et s'est mis à me raconter une histoire incroyable, m'expliquant comment don Juan, d'une simple tape dans le dos, l'avait projeté à quarante kilomètres de distance - parce qu'il s'était laissé distraire par une femme qui passait... Il m'a aussi parlé de la vie sexuelle de don Juan, capable d'éjaculer quinze fois de suite. Il me semble d'ailleurs que Castaneda lui-même aime beaucoup les femmes. Il m'a demandé si nous pouvions faire un film ensemble. Hollywood lui avait proposé beaucoup d'argent, mais il ne voulait pas que don Juan soit joué par Anthony Quinn...
Puis sa diarrhée a commencé, il s'est mis à avoir très mal à l'estomac, ce qui, m'a-t-il dit, ne lui arrivait jamais, et j'ai moi-même ressenti de violentes douleurs au foie et à la jambe droite ! C'était étrange de ressentir ces douleurs alors que nous commencions à envisager un projet... Nous nous sommes traînés dans la chambre, je lui ai appelé un taxi, et l'ai ramené à son hôtel. Puis je suis allé me faire opérer par une sorcière, Pachita. J'avais invité Castaneda à venir rencontrer cette femme exceptionnelle, mais il ne s'est pas manifesté. J'ai dû ensuite demeurer trois jours alité. Une fois rétabli, j'ai appelé à son hôtel, mais il était parti. Je ne l'ai jamais revu, la vie nous a séparés. Un guerrier ne laisse pas de traces.
N.C. : Il vous apparaît donc à la fois Comme un tricheur et quelqu'un de très intéressant..
A. J. : Il m'a raconté ses histoires de don Juan avec une telle conviction... Je suis habitué au théâtre, aux acteurs, et je n'ai pas eu le sentiment qu'il mentait. Peut-être est-il fou et génial ?
N.C. : Pour vous, quel est l'apport de Castaneda ?
A.J. : Son apport est immense : il a créé une source de connaissance différente, la source sud-américaine. Il a fait revivre le concept du guerrier spirituel... Il a remis au goût du jour le travail sur le rêve éveillé. Sans doute a-t-il trop publié, mais les éditeurs américains font signer des contrats pour une dizaine de livres... Et il a toujours, malgré tout, quelque chose de neuf à dire, ses bouquins révèlent bien des choses oubliées. Alors, vrai ou faux, peu importe. Si c'est de la tricherie, il s'agit d'une tricherie sacrée...
Un provo devenu sage : Alejandro Jodorowsky
Votre famille est un arbre à l'intérieur de vous
Rencontre avec Alexandro Jodorowsky,
Dans le vaste mouvement de découverte - ou de redécouverte - du transgénéalogique, Alexandro Jodorowsky fait figure d'outsider et de pionnier. Qu'est-ce que le “transgénéalogique” ? C'est la prise en considération, notamment par les thérapeutes, de tout ce qui nous touche, au corps, à l'âme et à l'esprit, en provenance de notre ascendance, de notre lignée. “ Or, dit Jodorowski, dans chacun de vos ancêtres, il y a un Bouddha qui dort : si vous voulez vous éveiller, travaillez à hisser votre arbre généalogique entier au niveau de sa bouddhéïté. ” Cet entretien a été publié dans “J’ai mal à mes ancêtres ”, de Patrice van Eersel et Catherine Maillard. (plus d'info)
Avec une sorte de retard sur les Orientaux, mais aussi muni d'un outillage d'introspection de plus en plus raffiné, les Occidentaux découvrent qu'il est essentiel d'honorer ses ancêtres - car ils font partie de nous ! Les honorer, cela peut signifier : les connaître, les analyser, les démonter, les accuser, les dissoudre, les remercier, les aimer... pour finalement “voir le Bouddha en chacun d'eux.”
Celui qui utilise cette belle formule est un outsider. Bien avant que la thérapie transgénéalogique ne devienne à la mode, le dramaturge-metteur en scène Jodorowsky,
co-fondateur du concept de Théâtre Panique, avec Arrabal, Topor et quelques autres provocateurs de génie, arrivés d’Amérique Latine dans les années 50 et 60, avait placé l'arbre généalogique au centre de sa vision du monde. On sait que cet ancien agitateur culturel s'est depuis longtemps mué en sage, qui aide les gens à trouver leur chemin dans le chaos spirituel moderne, grâce en particulier au jeu du Tarot. Voilà trente cinq ans qu’il reçoit chaque semaine, le mercredi, des gens venus de toute l’Europe, dans un bistrot transformé en “cabaret mystique” où, de façon rigoureusement bénévole, il tire les cartes à une demi-douzaine de personnes, tandis que tout autour, une foule de plusieurs centaines de quêteurs-de-sens se presse, pour entendre ce que dit l’artiste... parfois à voix basse quand, ayant (très compassionnellement) interpelé et écouté son “patient”, puis attentivement étudié son “arbre” (généalogique), il lui prescrit l’acte “psychomagique” destiné à ritualiser sa guérison.
D'autres soirs, c’est différent : ni bousculade, ni cabaret, Alessandro Jodorowsky transmet son art à d'autres thérapeutes en recevant, chez lui, une seule personne en consultation. Mais les ingrédients sont les même : interpellation compassionnelle, écoute, interprétation des signes symboliques, psychomagie, et toujours, au centre, l'étude attentive de l'“arbre” de la personne concernée.
C'est sur ce dernier point surtout que nous voulions l'interroger.
Nous avions assisté à l'une de ses consultations. Un cas impressionnant. Abusée sexuellement par son père quand elle était une petite fille, une femme reste murée dans un refus total de faire l'amour avec quiconque. À 50 ans, une longue psychanalyse n'ayant rien résolu, elle croise la route de Jodorowsky et accepte de tenter sa méthode En quelques heures, tout son passé va ressurgir... remontant bien avant sa naissance : son arbre généalogique, minutieusement étudié, révèle en effet une foule de résonances incestueuses dans les différentes branches de la famille, sur plusieurs générations. Poussée par “Jodo” à rompre le pacte maudit d'amour/haine qui l'enchaîne à son père, la femme passe par un instant terrible. Une sorte de transe ultrarapide. Hurlement. Abattement. Prescription d'un rituel psychomagique abrupt : le dessin grandeur nature du sexe du père pédophile, enveloppé dans l'arbre généalogique familal et accompagné de quelque quolifichets symbolisant le mal arraché du cœur de la dame, le tout bien empaqueté doit être jeté dans la Seine... ce qui aura finalement pour conséquence de provoquer une étonnante accalmie, et le début d'une sérénité que la dame n'espérait plus.
"L'arbre de vie". H. Cohoon / American Folk art. DR.
Nouvelles Clés : Il serait possible de remplacer des années de thérapie par une séance de “psychomagie” fulgurante ?
Alexandro Jodorowsky : Une fois qu'on a pris conscience que l'on porte son arbre généalogique dans son corps, et que l'on peut expulser les souffrances ainsi occasionnées comme on expulse les démons, tout peut changer d'un seul coup. Mais cela ne dispense pas d'un énorme travail sur soi. C'est un travail dans le mental et dans l'esprit, mais aussi dans la chair. À la chair, on peut faire comprendre qu'il faut lâcher prise... à condition de ne pas avoir peur. Il ne faut pas craindre de s'enfoncer profondément en soi, pour traverser toute la part d'être mal constituée, toute l'horreur du non-accomplissement, et pour lever l'obstacle de l'arbre généalogique qu'on porte en travers de soi et qui oppose son barrage au flux de la vie. Dans ce barrage, fait de tas de branches mortes, vous retrouvez les spectres de votre père et de votre mère, de vos grands-parents et de vos arrières grands-parents... Il faut avoir le courage et l'énergie de les empoigner et de leur dire : “Basta ! Je ne mangerai plus dans cette assiette pourrie ! Ça suffit !” C'est dur ? Oh, certes, il serait tellement plus facile de prendre quelques sucreries psychologiques rassurantes, quelques calmants “positifs”, se regarder dans un miroir magique qui nous dirait que nous sommes beau et génial... Mais enfin, la question n'est-elle pas de nous débarrasser de notre merde ? Eh bien, ça demande du travail.
N. C. : Par où commencer ?
A. J. : D'abord savoir se placer soi-même dans son arbre généalogique et comprendre que cet arbre n'est pas du passé : il est tout à fait vivant et présent, à l'intérieur de chacun de nous ! L'arbre vit en moi. Je suis l'arbre. Je suis toute ma famille. On me touche la jambe droite et papa se met à parler, l'épaule gauche et voilà grand-mère qui gémit ! Quand je m'enfonce dans mon passé, j'entre aussi dans celui de mes parents et des ancêtres. Nous n'avons pas de problèmes individuels : toute la famille est en jeu. L'inconscient familial, ça existe. Un père décide de commencer une psychanalyse, et d'un seul coup toute sa famille est touchée et se met à évoluer.
Dès que vous prenez conscience, vous faites prendre conscience à tous les vôtres. Vous êtes la lumière. Quand une pomme apparaît sur l'arbre, tout l'arbre est en joie, comprenez-vous ?
Si vous faites votre travail, tout votre arbre se purifie.
N. C. : Il pourrait se purifier même à l'insu de certains de ses membres, de façon irréversible ?
A. J. : À l'insu oui, d'une façon irréversible certainement pas. La rechute est toujours possible. Et elle concerne, elle aussi, l'arbre entier. Quand je chute, mon sort entraine celui de toute ma famille, y compris des enfants à venir, sur trois ou quatre générations. Notre responsabilité est immense. Surtout avec les enfants. Ils ne vivent pas dans le même temps.
Pour nous, une scène peut sembler se dérouler en une heure, pour eux elle aura duré un mois ou un an et les laissera marqués à vie. C'est pourquoi il faut bien savoir à qui vous confiez vos enfants. Si vous laissez votre enfant pendant huit heures à une personne neurasthénique, ou hystérique, ou pleine de problèmes, l'enfant risque de tout absorber. Vous-même, quand vous vous occupez d'un enfant, faites bien attention !
N. C. : Des psychanalystes comme Nicolas Abraham ou Didier Dumas disent que le problème qu'ils rencontrent dans les arbres, ce sont les fantômes. Ils appellent ainsi les non-dits traumatisant, le “non-pensé transgénéalogique” qui se promènerait dans les arborescences familiales et rendrait les humains malades.
A. J. : C'est vrai. Et si le non-dit est si traumatisant, c'est que nous sommes tous des êtres abusés. Abusés de mille manières. Or les abus subis pendant l'enfance, nous avons tendance à les reproduire sur d'autres, une fois devenus adultes. Il y a des abus mentaux, des abus de langage, des abus émotionnels, des abus sexuels, des abus matériels, des abus d'être : on ne m'a pas donné la possibilité d'être, on n'a pas vu qui j'étais, on a voulu que je sois quelqu'un d'autre, on m'a donné un plein de vie mais qui n'était pas le mien, on voulait un garçon et je fus une fille... On ne m'a pas laissé voir, laissé écouter, laissé dire et ce qu'on m'a dit ne me correspondait pas. Abus matériels : je n'ai pas eu l'espace, l'apparence, la nourriture qui me correspondaient. Quant à l'abus sexuel, il est toujours plus courant que ce qu'on pense.
La liste des abus est très longue. Et celle des culpabilisations : c'est par ta faute si on s'est marié, tu as été une charge, j'ai raté ma vie à cause de toi, tu veux partir, tu nous trahis, tu ne penses pas comme nous, et pire, tu veux nous dépasser : alors on va créer un abus qui sera un échec ou une dévaluation. Le “noyau homosexuel” refoulé abonde, et les garçons manqués ! et l'inceste ! Et tout ça se reproduit à l'infini. On n'en a jamais fini, c'est vaste, énorme, incroyable. Comment réagir face à un tel humour ?
N. C. : Humour ???
A. J. : Mais oui, parce qu'à l'évidence l'univers a été créé par un type qui aime les blagues ÉNORMES, mais des blagues souvent très noires ! On subodore cet humour dans les jeux de synchronicité. Ce matin, je prends ce téléphone et je fais le zéro, qui est le numéro codé de mon fils Adam. Une femme décroche : “Allo ? - Bonjour, Adam est là ? - Non, c'est sa fille. - Sa fille ? Mais mon fils n'a pas de fille ! - Ah c'est la meilleure ! Parce que mon père ne s'appelle pas Adam peut-être !? ” J'étais tombé par erreur sur un autre numéro, avec une fille dont le père s'appelait Adam. Eh bien ça, c'est un jeu de Dieu, qui me fait une toute petite blague. Plus tard, j'ai dit à mon fils : “Adam, j'ai parlé avec ta fille dans le futur.” Il a sursauté : “Ne me dis pas ça, papa !" Il trouvait que j'abusais...
N. C. : L'abus le plus simple, à notre époque, est souvent décrit par défaut : c'est l'absence du père, l'absence de loi du père...
A. J. : Oui, et quand le père est absent, la mère devient dominante, envahissante, et ce n'est plus une mère. On peut donc parler d'absence totale de père ET de mère. Nous sommes dans une civilisation d'enfants. Partout on cherche le père, c'est pourquoi qu'il y a les gourous, qui viennent remplacer les pères manquants - et parfois les mères manquantes... Nous vivons dans une société assoiffée de caresses. Moi, je n'ai pas le souvenir que mon père m'ait pris dans ses bras - les hommes ne se touchaient pas. Quant à ma mère, dès le moment où l'on a rasé de ma tête les blonds cheveux de son propre père mythique, elle m'a éloigné d'elle et je ne me rappelle pas qu'elle m'ait caressé. Nous sommes des enfants abusés par l'absence des caresses dont nous avions tant besoin.
N. C. : Jusqu'où faudrait-il remonter pour nous laver de tous les abus ?
A. J. : Question trop vaste. C'est toute la planète qui est concernée, avec ses tremblements de terre, ses inondations, c'est toute la société, toute l'histoire, avec ses guerres, ses crimes. Actuellement, je vois souvent des personnes qui ont des problèmes datant de la guerre de 14 - un grand-père a été gazé et une maladie pulmonaire, c'est-à-dire un mal émotionnel, un trouble de non-réalisation, surgit maintenant. La guerre de 14, on la paye encore aujourd'hui, par grands-parents ou parents interposés, et aussi, très souvent, par le biais des oncles et des tantes : les relations entre mon père (ou ma mère) et ses frères et soeurs peuvent très facilement m'influencer, même si je ne connais rien des viols, des avortements, des fausses couches, des crimes, des passages à l'acte dans l'inceste, des noyaux homosexuels non résolus, des relations sadomasochistes qui ont pu les concerner...
Dresser une liste exaustive est impossible. Il suffit parfois d'un ”rien“. Naître après un frère mort et être appelé René, symbole de renaissance, et vous voilà incrusté par un autre être, ce frère mort, pour la vie. On remplace souvent quelqu'un : papa me donne le nom d'une fiancée qu'il a perdue, et toute ma vie je serai la fiancée de mon père ; ou maman me donne le nom de son père, et moi, pour la satisfaire, j'essaierai d'être comme mon grand-père. Ou alors, en toute inconscience, maman fait carrément un enfant avec son père, et là, c'est l'histoire de Marie et de Dieu-le-père que nous allons jouer : elle pourra même, si elle veut, me baptiser Jésus, ou Salvatore, ou Joseph, enfin un nom christique, et je me sentirai obligé d'être un enfant parfait.
N. C. : Plus explicitement, la religion joue-t-elle un rôle dans les résonances transgénéalogiques ?
A. J. : Un rôle considérable ! La plupart des arbres généalogiques, quels qu'ils soient, sont marqués en amont, à un stade ou à un autre, par des livres sacrés mal interprétés, pervertis, déviés de leurs intentions originelles. Selon l'endroit où vous êtes né, les ravages (en particulier les déviations sexuelles) seront passés par le moule de la Torah, ou du Nouveau Testament, ou du Coran, ou des Sutras... L'interprétation pervertie des textes sacrés est plus meurtrière que la bombe atomique (j'y inclus les religions matérialistes et marxistes, qui font des dégâts bien aussi graves).
Face à toutes ces catastrophes, que fait l'arbre généalogique ? Pour ne pas mourir (ce qui arrive quand le secret ne peut définitement plus émerger à la surface), il a tendance à s'équilibrer, dans des acrobaties parfois inouies, pouvant donner un assassin d'un côté et un saint de l'autre.
F. Kahlo. DR.
N. C. : Vous en parlez vraiment comme s'il s'agissait d'un arbre au sens propre !
A. J. : Mais c'est réellement un être vivant ! Certains psychanalystes qui ont fait des études généalogiques, ont voulu le réduire à des formules mathématiques, ont essayé de le rationaliser. Mais l'arbre n'est pas une chose rationnelle, c'est un être organique, une vraie sorte d'arbre ! Je m'en suis particulièrement bien rendu compte quand j'ai fait l'expérience de théâtraliser les arbres généalogiques. La personne dont on étudiait l'arbre devait choisir dans l'assistance ceux qui allaient représenter ses parents, ses grands-parents, ses frères et sœurs, bref tout le monde, puis elle les plaçait sur des chaises, à des places obéissant à la logique de son arbre. Ensuite chaque “acteur” devait s'exprimer. Où se trouvait-il ? Au centre ? À la périphérie ? Comment se sentait-il, là, planté à cet endroit ? Quelques chaises se retrouvaient très éloignées, d'autres plus près, d'autres collées ensemble... Eh bien, en représentant la famille de cette façon, comme une sculpture vivante, on se rendait compte d'une chose incroyable : les personnes choisies “par hasard” et ainsi placées pour interprêter les différents membres de la famille correspondaient pile aux personnages, et chacun se mettait à comprendre son arbre comme jamais...
L'inconscient n'est pas scientifique, il est artistique. L'étude de l'arbre doit donc se faire d'une autre façon que par la raison pure. Quelle est la différence entre un corps géométrique et un corps organique ? Dans le corps géométrique, on sait parfaitement quelles sont les relations entre les parties. Dans un corps organique, ces relations sont mystérieuses, on peut rajouter ou retirer quelque-chose, l'organisme reste le même. Les relations internes d'un arbre sont mystérieuses. Pour les comprendre, il faut entrer dans l'inconscient. Comme dans un rêve.
Le rêve de l'arbre généalogique, il ne faut pas l'interpréter, il faut le vivre.
N. C. : Mais ce rêve ressemble surtout à un cauchemar, non ?
A. J. : Plutôt à une invitation au travail, comme dans l'hexagramme 18 du Yi-King, qui s'appelle “Le travail sur ce qui est corrompu”. L'image évoque une assiette dont les aliments sont bourrés de vers et le commentaire dit : “Les conditions ont dégénéré en stagnation. Puisqu'on se trouve là devant un état de choses qui laisse à désirer, la situation contient en même temps ce qui est nécessaire pour y mettre fin.” C'est merveilleux ! Quand j'ai un problème (ce plat pourri), je sais que j'ai un travail à faire. C'est la même chose dans le tarot : chaque fois qu'une personne tire une carte inversée, je lui dis : “Ce n'est pas un trait méchant contre toi, c'est un travail à faire.” Le problème, c'est que beaucoup de gens tiennent à leurs souffrances. Une femme pleure : “Mon amant m'a quittée !” Moi : “On va analyser pourquoi.” Elle s'insurge : “Non, n'analysez pas. Je souffre, mais je sais qu'il doit en être ainsi.” Que voulez-vous faire ? Peut-être est-elle comme ça parce qu'elle n'a pas été aimée, enfant, et qu'elle ne peut avoir la sensation d'être elle-même que dans la souffrance. Beaucoup de gens - pas vous, bien sûr ! (grand sourire) - détestent souffrir mais ne peuvent se détacher de la souffrance parce que ça leur donne la sensation d'exister.
N. C. : Que conseillerait le Yi King ?
A. J. : De “traverser les grandes eaux”, c'est-à-dire de se traverser soi-même, à commencer par son corps, de traverser la conception que l'on se fait de soi, puis les différentes parties de son être, comme en suivant un axe, jusqu'à parvenir à la divinité....
Quel est le but ? C’est de faire la paix avec mon inconscient. Pas de devenir autonome de mon inconscient (ça voudrait dire quoi ?), mais d’en faire mon allié. Si mon inconscient est mon allié, parce que j’ai appris son langage, que j’ai la clé de son mystère, il se met à travailler pour moi : il passe à mon service et moi au sien, on va fonctionner ensemble. Or, la famille, c’est mon inconscient. Il ne s'agit pas, en réalité, de devenir autonome de ma famille, mais d'être capable de la pénétrer et d’en faire mon alliée, à l’intérieur de moi. Je ne parle pas des personnes physiques, qui sont là ou ailleurs, je parle de la famille qui se trouve au-dedans de moi. Cette famille du dedans, il faut que j'en travaille chaque caractère comme un archétype.
Il ne faut pas qu'en mon for intérieur, je conserve mon niveau de conscience pour moi seul, il faut que je donne mon niveau de conscience à chacun d’eux, que je les exalte, que je les élève. Tout ce que je leur donne, je me le donne ; ce que je leur enlève, je me l’enlève.
Les personnages monstrueux, je vais les transformer. Opérant une transmutation, je vais leur donner à tous mon niveau mental. Il faut qu'au-dedans de moi je fasse de tous mes parents et ancêtres des êtres réalisés. On dit bien : “ Le chien aussi est Bouddha. ” Cela veut dire que mon père et ma mère aussi sont Dieu, que mes oncles et mes tantes aussi sont Bouddha.
Il faut donc que j'aille chercher la bouddhéïté dans chaque personnage de ma famille. S'agit-il de personnes qui se sont déviées de la bouddhéïté ? Ont-ils le cœur remplit de rancune, le cerveau rempli d'idées folles, le sexe rempli de désirs mal placés ? Eh bien, tel un berger avec ses moutons, je dois les remettre dans le chemin. En moi-même, je dois remettre ma famille dans le chemin, faire un nettoyage des besoins, des désirs, des émotions. Voilà la mission : un travail de guérison de l’arbre, et non pas, comme on pourrait se l'imaginer, une libération de l’arbre. Il ne s'agit pas d'atteindre une supposée autonomie... C’est comme si je voulais être autonome de la société, du monde, du cosmos. Autonome de ma respiration ! ! ! En fait, c'est impossible. Même si je deviens ermite, j’appartiens à la société et à l’univers.
N. C. : Comment vais-je ainsi “travailler” ma famille ?
A. J. : En imagination. Il faut créer ce rêve de perfection à l’intérieur de soi. C’est comme ça qu’on guérit cette énorme blessure. Après, on peut transmettre cette guérison à ses enfants... Ça peut prendre une infinité de formes. Personnellement, j’ai écrit un roman, L’arbre du Dieu pendu. D’autres passent par la peinture. D’autres par le théâtre. Il faut trouver le schéma et enrichir l’image de chacun.
N. C. : À quoi voit-on que l'arbre est guéri, ou en voie de guérison ?
A. J. : L’arbre sera toujours défini par son fruit. Si le fruit est amer, même s'il provient d'un immense arbre majestueux, celui-ci est mauvais. Si le fruit est bon, même s’il provient d'un tout petit arbre tout tordu, celui-ci est merveilleux. L’arbre en nous, c’est toute notre famille, passée et future, et nous, nous sommes les fruits.
N. C. : Certains lamas disent qu'il faut prier pour nos ancêtres, et même pour quelqu'un qui a atteint un niveau bouddhique, parce qu’il en a besoin. Entre nos ancêtres et nous, il y a une sorte d’échange…
A. J. : Un jour, je suis allé aux Saintes Maries de la Mer, où se trouve cette Vierge noire que les gitans promènent dans les vagues. Je suis d'abord entré dans le sanctuaire avec l'idée de demander quelque chose. Mais finalement, m'adressant à la Vierge, je lui ai dit : “Écoute, tout le monde te demande, à toi, des tas de choses, alors moi je vais te masser !” Et j’ai massé la Vierge noire, pour lui enlever la fatigue. Et ça m’a donné une paix incroyable dans l’âme, de masser la Vierge à qui tout le monde demande des choses. Ça m’a ouvert le mental.
En réalité, quand tu masses un malade, tu masses une imperfection mais tu masses aussi le Bouddha. Le médecin est inférieur au malade, il est dans la position du servant, le médecin est au service du malade. Je ne suis pas le chemin, je suis le paillasson. Je ne suis pas la lumière, je suis l'interrupteur. Si je veux bâtir un arbre généalogique, je dois me mettre dans un état de service, pas un état de sommité. Entrer dans le chemin de l’ignorance totale. Et, de là, recevoir l’autre dans mon ignorance, pour l'aider à exister, à aller profondément vers sa propre lumière.
À ce moment-là, je me rends compte que ma sexualité ne m'appartient pas, qu'elle vient de l'univers entier. Que mon corps ne m'appartient pas. Qu'il vient des étoiles. Que dans mon corps aucun atome ne m'appartient, que le moindre atome d'hydrogène provient de l'explosion originelle. Que rien n'est à moi, pas la moindre parcelle d'émotion. L'amour que je porte ne m'appartient pas. Si l'amour n'appartenait pas à la nature, je ne le sentirais pas. Les émotions ne sont pas à moi, elles sont à tous. Elles viennent de l'univers lui-même. L'univers est un champ d'amour, un champ sexuel, un champ matériel. On n'arrête pas de parler de solitude, mais nous ne sommes jamais seuls.
Après avoir étudié le tarot pendant plus de quarante ans, Alessandro Jodorowski a rencontré à Paris Philippe Camoin qui est le descendant direct de la famille Camoin, dernier imprimeur marseillais du tarot de Marseille. L'origine de la fabrique remonte à 1760 : elle fut créée par Nicolas Conver qui grava à cette date le plus célèbre tarot de Marseille. Avec des faits inconnus découverts dans les archives concernant son histoire, sa fabrication, sa tradition et son symbolisme, et des planches d'impression originales, ils étaient les seuls à pouvoir restaurer le tarot de Marseille originel. Lors d'un déjeuner où notre ami nous présentait la restauration de ce tarot enfin aboutie, nous avions décidé de jouer à "voir" dans ces cartes le passage du millénaire pour l'humanité. Voici le résultat : « Je suis toujours inquiet avant de tirer un tarot », dit Jodorowski, c'est un livre qui parle et je suis toujours perplexe sur ce qu'il va me dire. Je vais tirer trois cartes avec l'ancien Tarot et vous allez tirer trois cartes avec le "nouveau" tarot, celui qui restitue le dessin original. Voici ce que ce tirage donne sur ces six cartes.
Le tirage de Jodorowsky :
Arcane XVI La Maison Dieu.
Nous avons tiré tous deux I’Arcane XVI, la Maison Dieu : on dirait que deux personnages tombent d'une tour touchée par le feu du ciel. Mais dans le tarot rénové ou retrouvé, il y a une porte en bas de la tour : cette carte est l'emblème d'un athanor - Bethuel, la Maison Dieu, c'est le lieu ou Jacob eut la vision des anges montant et descendant d’une échelle reliant le ciel et la terre. Il faut trouver les clés de cette tour, de cette porte, de ce lieu, car si on ne trouve pas sa propre clé, il n'y a pas de solution possible au dilemme de l'existence. Le chemin intérieur personnel va rester essentiel dans le prochain millénaire.
Arcane II - La Papesse.
C'est la carte du recueillement, de la réflexion sur la révolution en cours : la Papesse nous dit de nous attaquer à ce qui ne veut pas changer. Car ne pas vouloir le changement revient à déclencher la peste. Pour grandir, il faut nous attaquer délibérément à la transformation afin de nous faire passer dans la mutation où nous serons complètement dans un univers nouveau. La Papesse se trouve dans l'étude et dans la pureté du temple : elle signifie que nous devons méditer sur l'évolution et la vocation de l'espèce humaine pour assurer la mutation. On ne peut pas mettre du vin nouveau dans de vieilles outres !
Arcane VII - Le Chariot.
Voici une carte marquant la mobilité : il nous faut bouger, inventer, voyager pour sortir du millénaire. Le chariot est tourné vers l'avenir, il nous incite à l'action, mais une action maîtrisée : c'est le triomphe de la conscience sur l'instinct jugulé, le contrôle des énergies positives et négatives, la volonté d'aller vers l'avenir lucidement et sous peu. Le numéro sept est le plus actif des dix premier numéros. Il marque l'action au monde, entre terre et ciel, action que l'on se doit de transmettre pour qu'elle soit utile : or que transmettons nous à nos enfants ?
Le tirage de Marc de Smedt :
Arcane XVI La Maison Dieu.
Voir plus haut..
Arcane XIII - L'Arcane sans nom.
On pourrait croire que cette carte est effrayante avec ce squelette, cette faux et toutes ces têtes coupées. Présage-t-elle des destructions massives ? L'histoire du monde n'a jamais été chiche en guerre et catastrophes, et ce processus continuera dans les temps à venir. Mais je ne crois pas qu'il faille voir cette carte de façon négative : elle nous dit surtout qu'il nous faut nous débarrasser de ce qui en nous est bois mort, scories, illusions et nommer l'innommable. Prendre conscience de l'aspect de destruction qui est en nous et couper tout ce qui s'y fossilise.
Arcane XVIII - La Lune.
Le crabe nous représente, nous, êtres humains avec nos pesanteurs, nos pinces pour saisir, attraper et serrer, nos carapaces. Et pourtant, cet animal obscur va vers la lune, vers le cosmos. avec la force de sa volonté. Le crabe va devenir un prince du ciel : c'est là notre destin, devenir des créatures interplanétaires. Je pense que nous devons quitter la terre pour aller habiter dans les étoiles : nous sommes, à l'aide de nos pinces, en train de manger, de dévorer la terre : une fois que cela sera fait, le cosmos nous accueillera pour nous nourrir.
La résultante :
L'Arcane XI - La Force.
La résultante de tout ce jeu : VII + XVIII + II + XIII + XVI = 56 - 5 + 6 = 11 est donc l'Arcane XI : La Force. Il faut trouver la force de continuer l'aventure cosmique de l'espèce, de résoudre les problèmes en entrant dans la mutation, et aussi la force de trouver son vrai soi en apprenant à se connaître soi-même.
L'Arcane IX - L'hermite.
Bien sûr, certains puristes diront que nous avons tirés deux fois la carte 16 et qu'il faut les compter pour la résultante qui deviendrait alors I'hermite : c'est la carte 9, le premier chiffre impair divisible par 3, ce qui le rend à la fois actif et réceptif. L'hermite est, comme nous, solitaire sur le chemin éclairé par sa seule lanterne qui est en même temps appel aux autres, et à l'au-delà. Il avance avec son savoir dans les périls de la vie, mais il ne sait pas où il va. Comme l'enfant au neuvième mois qui va naître mais ne sait pas où il va. Les 2 cartes répondent d'ailleurs bien au jeu que nous avons tiré.
JODOROWSKY :
Dès notre première rencontre avec Philippe CAMOIN, nous avons décidé de travailler ensemble sur la restauration du Tarot de Marseille tel qu’il était à l’origine. Avec des faits secrets concernant son histoire, sa fabrication, sa tradition et son symbolisme, et des planches d’impression originales, nous étions les seuls à pouvoir restaurer le Tarot de Marseille originel. Nous avons étudié et comparé par ordinateur d’innombrables versions du Tarot de Marseille, parmi lesquelles le Tarot de Nicolas Conver, le Tarot de Dodal, le Tarot de François Tourcaty, le Tarot de Fautrier, le Tarot de Jean-Pierre Payen, le Tarot de Suzanne Bernardin, le Tarot de Besançon de Lequart, etc.
La difficulté d’un tel travail de restauration réside dans le fait que le Tarot de Marseille est composé de symboles étroitement imbriqués et reliés les uns aux autres ; si l’on modifie un seul trait, c’est tout l’édifice qui s’écroule. Il faut donc être pleinement conscient du plan et de l’intention réelle de ses créateurs pour mener à bien un tel travail sans danger.
Au XVIIe siècle, il existait un grand nombre d’imprimeurs du Tarot de Marseille. Les jeux de Tarot du XVIIIe siècle sont copiés sur eux ; on ne peut donc pas prétendre qu’un Tarot du XVIIIe est le Tarot originel. Il est alors facile d’accepter que même le Tarot de Nicolas Conver de 1760 contienne des erreurs et des omissions. Où sont donc passés tous ces jeux du XVIIe siècle ?
S’il ne nous en reste plus trace, c’est tout simplement parce que les gens de cette époque recyclaient les cartes vieillies pour en faire des cartes de visite.
Si, à l’origine, les dessins du Tarot étaient peints à la main, ceux-ci furent ensuite produits en grande quantité avec des méthodes différentes selon les époques. Chaque nouvelle méthode apporta ses propres limites quant à la richesse des traits et au nombre de couleurs utilisées.
Ainsi la méthode de coloration au pochoir ne permettait pas une grande précision, et surtout, elle imposait un nombre relativement limité de couleurs. Un jeu fabriqué pour un roi était beaucoup plus riche en couleurs qu’un jeu fabriqué pour le grand public. Le nombre de couleurs utilisées était aussi limité quand les machines industrielles firent leur apparition dans l’imprimerie au XIXe siècle.
Le fait que de nombreux exemplaires du Tarot de Marseille furent imprimés par des imprimeurs différents, et à différentes époques, avec une telle similitude, prouve qu’il existait un canon commun originel. Selon les imprimeurs, les traits et les couleurs furent reproduits avec plus ou moins de fidélité. Les imprimeurs qui n’étaient pas du tout initiés au symbolisme ont simplifié le canon originel à l’extrême. Ceux qui les ont copiés, ont encore ajouté des erreurs aux erreurs. Quand nous étudions tous les Tarots qui sont parvenus jusqu’à nous, nous nous rendons compte que certains d’entre eux ne sont que des copies d’un Tarot plus ancien. Ainsi on peut retrouver des erreurs évidentes copiées d’un Tarot à un autre plus récent, prouvant que ce dernier n’est qu’un clone affaibli du précédent. Il convient donc de ne pas lui attribuer une valeur ésotérique qu’il ne possède pas.
A l’inverse, certains Tarots ont des tracés absolument identiques et superposables, et pourtant chacun d’eux possède des symboles ésotériques authentiques à leur juste place qui n’apparaissent pas dans les autres. Dans ce cas, il ne peut s’agir de clonage entre eux : on peut en déduire au contraire que ces Tarots similaires ont été copiés à partir d’un Tarot plus ancien aujourd’hui disparu. C’est ce Tarot originel que nous avons voulu reconstruire et restituer aux amoureux du Tarot.
Jusqu’à ce jour, le jeu de cartes qui s’approchait le plus de cet idéal était le Tarot de Paul Marteau. Cependant, en ce qui concerne les tracés, il est l’exacte copie du Tarot de Besançon édité par Grimaud à la fin du XIXe siècle, qui reproduit lui-même un autre Tarot de Besançon édité par Lequart et signé " Arnoult 1748 ", comme l’atteste la superposition de ces trois jeux par ordinateur.
Si les couleurs utilisées dans les éditions successives du Tarot de Nicolas Conver respectent assez bien les couleurs de la Tradition, une édition de 1880 du Tarot de Nicolas Conver de 1760 utilisa des couleurs n’ayant rien à voir avec ladite Tradition. Or, ce sont les couleurs de cette édition qui furent reprises par Paul Marteau. Ces couleurs ont sans doute été conseillées à la fabrique Conver (devenue fabrique Camoin) par quelqu’un qui était plus orienté vers la Psychologie que vers le Symbolisme; elles ne sont pas celles choisies par les Initiés qui ont transmis le Tarot de Marseille à l’origine, et représentent donc une intrusion dans la transmission du savoir initiatique. Bien que l’interprétation de ces couleurs puisse s’avérer intéressante pour un débutant ou un psychologue, elle provoquera des conflits dans l’esprit du disciple et sera finalement rejetée par l’Initié.
Pour ces raisons j’ai dû, me rendant à l’évidence, faire l’immense effort d’abandonner plus de quarante années de travail de mémorisation du Tarot de Paul Marteau et accepter, malgré ma douleur, la Vérité Traditionnelle.
Les nouvelles techniques d’impression par ordinateur nous ont permis de donner aux traits et aux couleurs du Tarot de Marseille une précision jamais atteinte jusque-là.
Les mésaventures de JODO à propos du film qu'il devit réaliser et qui ne verra jamais le jour : DUNE.
Alexandro Jodorowsky : Il y a une légende hébraïque qui dit : « le Messie ne sera pas un homme mais un jour : le jour où tous les êtres humains seront illuminés. »
Les Kabbalistes parlent d'une conscience collective, cosmique, une espèce de méta-Univers. Et voilà ce qu'était pour moi tout le projet DUNE. Montrer le processus d'illumination d'un héros, ensuite d'un peuple, ensuite de toute une planète (qui à son tour est le Messie de l'Univers puisqu'en abandonnant son orbite, planète sainte, elle part inséminer de sa lumière toutes les galaxies)...
Je ne voulais pas respecter le roman, je voulais le recréer. Pour moi Dune n'appartenait pas à Herbert ainsi que Don Quijote n'appartenait pas à Cervantes, ni Edipo à Esquilo. Il y a un artiste, un seul au milieu de millions d'autres artistes, qui une seule fois dans sa vie, par une espèce de grâce divine, reçoit un thème immortel, un MYTHE... Je dis « reçoit » et non « crée » parce que les oeuvres d'art son reçues dans un état de médiumnité directement de l'inconscient collectif. L'oeuvre dépasse l'artiste et en quelque sorte, elle le tue parce que l'humanité, en recevant l'impact du Mythe, a un besoin profond d'effacer l'individu qui l'a reçu et transmis : sa personnalité individuelle gêne, tache la pureté du message qui, à sa base, demande à être anonyme...
Nous ne savons pas qui a créé la cathédrale Notre-Dame, ni le calendrier solaire aztèque, ni le tarot de Marseille, ni le mythe de Don Juan, etc. On ressent que Cervantes a donné SA version du Quijote - bien sûr incomplète - et que nous portons dans l'âme le personnage total... Le Christ n'appartient pas à Marc, ni à Luc, ni à Mathieu, ni à Jean... Il y a bien d'autres évangiles dits apocryphes et il y a autant de vie de Christ qu'il y a de croyants. Chacun de nous à son histoire de Dune, sa Jessica, son Paul... Je me sentais en admiration fervente envers Herbert et à la fois en conflit (je pense que la même chose lui est arrivée)... Il me gênait... Je ne le voulais pas comme conseiller technique... J'ai fait tout pour l'éloigner du projet... J'avais reçu une version de Dune et je voulais la transmettre : le Mythe devait abandonner la forme littéraire et devenir Image... Il y a un artiste, un seul au milieu de millions d'autres artistes, qui une seule fois dans sa vie, par une espèce de grâce divine, reçoit un thème immortel, un MYTHE... Je dis « reçoit » et non « crée » parce que les oeuvres d'art son reçues dans un état de médiumnité directement de l'inconscient collectif.
L'oeuvre dépasse l'artiste et en quelque sorte, elle le tue parce que l'humanité, en recevant l'impact du Mythe, a un besoin profond d'effacer l'individu qui l'a reçu et transmis : sa personnalité individuelle gêne, tache la pureté du message qui, à sa base, demande à être anonyme... Nous ne savons pas qui a créé la cathédrale Notre-Dame, ni le calendrier solaire aztèque, ni le tarot de Marseille, ni le mythe de Don Juan, etc.
On ressent que Cervantes a donné SA version du Quijote - bien sûr incomplète - et que nous portons dans l'âme le personnage total... Le Christ n'appartient pas à Marc, ni à Luc, ni à Mathieu, ni à Jean... Il y a bien d'autres évangiles dits apocryphes et il y a autant de vie de Christ qu'il y a de croyants. Chacun de nous à son histoire de Dune, sa Jessica, son Paul... Je me sentais en admiration fervente envers Herbert et à la fois en conflit (je pense que la même chose lui est arrivée)... Il me gênait... Je ne le voulais pas comme conseiller technique...
J'ai fait tout pour l'éloigner du projet... J'avais reçu une version de Dune et je voulais la transmettre : le Mythe devait abandonner la forme littéraire et devenir Image... Dans ma version de Dune, l'Empereur de la galaxie est fou. Il vit sur une planète artificielle d'or, dans un palais d'or construit selon les non-lois d'une anti-logique. Il vit en symbiose avec un robot identique à lui. La ressemblance est si parfaite que les citoyens ne savent jamais s'ils sont en face de l'homme ou de la machine... Dans ma version, l'épice est une drogue bleue à consistance spongieuse remplie d'une vie végétale-animale douée de conscience, le plus haut niveau de conscience. Elle n'arrête pas de prendre toutes sortes de formes, en remuant sans cesse. L'épice produit continuellement la création des innombrables univers. Le Baron Harkonnen est un homme immense de 300 kilogrammes. Il est tellement gras et lourd que, pour se déplacer, il doit faire usage continuellement de bulles antigravitationnelles attachées à ses extrémités... Son délire de grandeur n'a pas de limites : il vit dans un palais construit comme un portrait de lui-même...
Cette sculpture immense se dresse sur une planète sordide et marécageuse... Pour entrer dans le palais, on doit attendre que le colosse ouvre la bouche et tire une langue d'acier (piste d'atterrissage...). A la fin du film, l'épouse du Comte Fenring bondit vers Paul, déjà devenu Fremen, et elle lui tranche la gorge. Paul en mourant dit : « Trop tard, on ne peut me tuer... parce que... - Parce que, continue Jessica avec la voix de Paul, pour tuer le Kwisatz Haderach, il faudrait me tuer aussi... » Et chaque Fremen, chaque Atréides parle maintenant avec la voix de Paul : « Je suis l'homme collectif. Celui qui montre le chemin. » La réalité se transforme rapidement. Trois colonnes de lumière jaillissent de la planète. Elles se mêlent. S'enfoncent dans le sable de la planète : « Je suis la Terre qui attend la semence ! » L'épice se dessèche. Le sol tremble. Des gouttes d'eau forment un pilier entouré de feu.
Des filaments d'argent surgissent de l'épice. Créent un arc-en-ciel. Ils se fondent en un nuage d'eau, produisent une « lave » rouge. Puis de la vapeur. Des nuages. De la pluie. Des rivières. De l'herbe. Des forêts. Dune devient verte. Un anneau bleu entoure maintenant la planète. Il se partage. Il produit de plus en plus d'anneaux. Dune est à présent un monde illuminé qui traverse la galaxie, qui la quitte, qui donne sa lumière - qui est Conscience - à tout l'univers. Pour concevoir cette séquence finale de transmutation de la matière, j'ai eu la chance d'entrer en contact avec de vrais alchimistes... Des êtres mystérieux (l'un d'eux semblait avoir plus d'une centaine d'années, âge avancé qui lui permettait cependant de se déplacer avec une énergie de jeune adolescent) qui se sont approchés de moi parce que Dune pouvait être une pierre philosophale, la pierre qui change en or tous les autres métaux...
Dans cette séquence, ils ont décrit ce qui se passe réellement quand ils arrivent à transformer, dans ces fours alchimiques, la matière... Pour la guerre de « guérilla » que Paul et les Fremen mènent contre l'armée impériale, j'avais eu la chance de contacter un expert de la guérilla en Amérique du Sud... Il avait lutté en Bolivie, Chili, Pérou et Centre-Amérique... Ses indications précieuses ont apporté au scénario une réalité martiale... Quand Jessica devient Mère suprême des Fremen et doit passer par des cérémonies d'initiation, apprendre la médecine des sorciers et contacter d'autres dimensions de la réalité, je connaissais la médecine magique des gitans à travers Paul Derlon, déjà décédé...
Et le cérémonial des champignons hallucinogènes et les opérations miraculeuses par la sorcière Pachita, un être qui avait bien plus de pouvoirs que les soi-disants chirurgiens philippins. Mon fils Brontis, qui devait jouer Paul, a été initié dès l'âge de neuf ans par un garde du corps légendaire - Jean-Pierre Vigneau - au combat au couteau (des vrais combats), au karaté, à l'art du tir à l'arc... Il a reçu des leçons d'un presque vrai mentat - Michel de Roisin - qui possédait un cerveau encyclopédique... Je me rappelle l'avoir vu donner à Brontis une leçon sur la fable La Cigale et La Fourmi qui a duré plus de quinze jours... A travers les vers, il a décrit toute une époque et ses civilisations.
Avec la production, on a traversé le Sahara. Je voulais filmer Dune dans le Tassili, en bravant avec les acteurs, les milliers de figurants et les équipes techniques, les chaleurs torrides et la sécheresse pour obtenir de véritables paysages lunaires... Le gouvernement algérien était très intéressé par le projet... Une foi, la Divinité a bien voulu me dire dans un rêve lucide : « Ton prochain film doit être Dune. » Je n'avais pas lu le roman. Je me suis levé à six heures du matin et comme un alcoolique qui attend l'ouverture du bar, j'attendis qu'on ouvre la librairie pour acheter le livre.
Je le lus d'un trait sans m'arrêter pour boire ou manger. A minuit juste, le jour même, je finis la lecture. A minuit une minute j'appelais de New York Michel Seydoux à Paris... Il serait le premier des sept samouraïs qu'il me fallait pour l'immense projet. Michel était pour moi un jeune homme (26 ans) sans expérience dans le cinéma mais sa société Camera One avait acheté les droits de La Montagne Sacrée, mon dernier film et l'avait très bien distribué... Il m'avait dit : « Je voudrai produire un film avec toi » . Je ne connaissais pas grand chose de lui mais par une intuition qui aujourd'hui me surprend, en le voyant, malgré sa jeunesse, je vis en lui le plus grand producteur de l'époque... Pourquoi ? Mystère... Et je ne me suis pas trompé. Quand je lui dis que je voulais qu'il achète les droits de Dune et que le film devrait être international parce qu'il dépasserait les dix millions de dollars (somme fabuleuse pour l'époque : même Hollywood ne croyait pas aux films de science-fiction, 2001 serait unique et indépassable), il n'a pas bronché : « D'accord. On se retrouve dans deux jours à Los Angeles pour acheter les droits » . Il n'avait pas lu le livre...
Je pense qu'il ne l'a pas encore lu parce que la prose d'Herbert l'embêtait... Et on a pu acheter les droits - facilement parce que Hollywood trouvait le livre irréalisable à l'écran et non commercial... Michel Seydoux m'a donné carte blanche et un énorme appui financier : je pouvais créer mon équipe sans problème économique. Il me fallait un script précis... Je voulais réaliser le film sur le papier avant de le tourner... Maintenant tous les films à effets spéciaux se font comme ça mais à l'époque cette technique n'était pas utilisée. Je voulais un dessinateur de bandes dessinées qui ait le génie et la vitesse, qui puisse me servir de caméra et qui donne en même temps un style visuel... Je me suis trouvé par hasard avec mon deuxième guerrier : Jean Giraud alias Mœbius
(à l'époque il n'avait pas fait Arzach ni Le Garage Hermétique).
Je lui dis : « Si tu acceptes ce travail, tu dois tout abandonner et partir demain avec moi à Los Angeles pour parler avec Douglas Trumbull (2001 : Odyssée de l'Espace) » . Mœbius m'a demandé quelques heures de réflexion. Le lendemain, nous partions pour les États-Unis. Ce serait trop long à raconter... Notre collaboration, nos rencontres en Amérique avec d'étranges illuminés et nos conversations à sept heures du matin dans le petit café qui était en bas de nos ateliers et qui par « hasard » s'appelait Café l'Univers. Gir a fait 3000 dessins, tous merveilleux... Le script de Dune, grâce à son talent, est un chef-d'oeuvre. On peut voir vivre les personnages, on suit les mouvements de caméra. On visualise le découpage, les décors, les costumes... Tout ça avec, à chaque fois, quelques traits de crayon... J'étais derrière ses épaules en lui demandant les différents points de vue... En mettant en scène les « acteurs » , etc. On a filmé...
Pour le troisième guerrier j'avais besoin d'un ingénieux rêveur qui puisse dessiner les navires spatiaux d'une autre façon que celle des films américains :
« Je ne veux pas que l'homme conquiert l'espace
Dans les navires de la NASA
Ces camps de concentration de l'esprit
Ces congélateurs gigantesques vomissant l'impérialisme
Ces tueries de pillage et de rapine
Cette arrogance d'airain et de soif
Cette science eunuque
Bave de crapaud n'effleurant qu'à peine
Le divin
Le délirant
Le superbe
CHAOS
UNIVERSEL
Je veux des entités magiques, des véhicules vibrants
Pour prolonger l'être de l'abîme
Comme les poissons d'un océan intemporel. Je veux
Des bijoux, des mécaniques aussi parfaite que l'âme
Des ventres-navires antichambres
De la renaissance pour d'autres dimensions
Je veux des navettes courtisanes mues
Par le sperme d'éjaculations passionnées
Dans un moteur de chair
Je veux des fusées complexes et secrètes,
Des navires-oiseaux,
Butinant le nectar millénaire des étoiles naines... »
C'est pourquoi j'écrivis à Christopher Foss, un dessinateur anglais qui illustrait des couvertures de livres de science-fiction... Comme Giraud, il n'avait jamais pensé au cinéma... Avec un grand enthousiasme, il quitta Londres et vint s'installer à Paris... Cet artiste, avec les navires qu'il réalisa pour Dune, marqua le cinéma. Il a pu réaliser des machines semi-vivantes qui pouvaient se métamorphoser avec la couleur des pierres de l'espace... Il a pu réaliser des « cuirassés assoiffés se mourant siècle après siècle dans un désert d'étoiles attendant le corps vivant qui remplira leurs réservoirs vides des sécrétions subtiles de son âme... » Après je trouvais Giger, peintre suisse dont Dalí m'avait montré un catalogue... Son art décadent, malade, suicidaire, génial, était parfait pour réaliser le planète Harkonnen... Il a fait un projet de château et de planète qui touchait vraiment à l'horreur métaphysique. (Plus tard, il réalisa les décors et le monstre d'Alien.) Pour les effets spéciaux, grâce au pouvoir que me donnait Michel Seydoux, je pus refuser Douglas Trumbull...
Je ne pus avaler sa vanité, ses airs de grand patron et ses prix exorbitants. Comme un bon américain, il a joué à mépriser le projet et essaya de nous complexer en nous faisant attendre tout en parlant avec nous en même temps qu'avec une dizaine de personnes au téléphone et enfin en nous montrant de superbes machines qu'il essayait de perfectionner. Fatigué de toute cette comédie, je l'envoyai chier et parti à la recherche d'un jeune talent. On me dit qu'à L.A., c'était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. J'ai vu dans un modeste festival de cinéma de science-fiction amateur un film fait sans moyens que j'ai trouvé merveilleux : Dark Star. J'ai contacté le garçon qui avait fait les effets spéciaux : Dan O'Bannon. Je me suis trouvé presque avec un enfant-loup. Complètement hors de la réalité conventionnelle, O'Bannon pour moi avait un réel génie. Il ne pouvait pas croire que je puisse lui confier un projet aussi important que Dune. Il a été obligé de le croire quand il a reçu son billet d'avion pour Paris. Je ne me suis pas trompé : Dan O'Bannon a écrit plus tard le scénario d'Alien et de bien d'autres films à grand succès.
Avec Jean-Paul Gibon, qui était le producteur exécutif de Camera One et qui aimait le projet autant que nous, nous sommes partis en Angleterre chercher le musicien. Un aspect vital pour moi : chaque planète avait son style de musique, par exemple un groupe comme Magma pouvait très bien réaliser les rythmes guerriers des Harkonnens qui seraient capables de cristalliser la beauté de la planète des sables avec son mystère et sa force implacable, la symphonie étrange des anneaux des vers géants.
Virgin Records nous reçut et nous offrit Gong, Mike Oldfield, Tangerine Dream. A ce moment, je dis : « Et pourquoi pas Pink Floyd ? » Le groupe à cette époque avait un tel succès que presque tous considéraient ça comme une idée irréalisable. J'ai eu la chance, grâce à mon film El Topo, d'être connu par ces musiciens. Ils ont bien daigné nous recevoir à Londres aux studios Abbeyroad où les Beatles avaient enregistré leur succès. Jean-Paul Gibon était très agréablement surpris que le groupe nous reçoive. Moi, à cette époque, j'avais déjà presque perdu ma conscience individuelle. J'étais l'instrument d'une œuvre sacrée, miraculeuse, où tout pouvait se faire. Dune n'était pas à mon service, moi j'étais, comme les samouraïs que j'avais trouvés, au service de l'œuvre. Ils étaient en train d'enregistrer Dark Side of the Moon.
Note : 11/10
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